
Si tu parles aux murs, fais attention, je te préviens fais attention.
Les murs sont comme ces plantes bizarres qui semblent fermées et quiètes.
Mais ce n'est pas vrai.
Un moment ou l'autre elles s'ouvrent subrepticement -c'est toujours au contact d'une proie ingénue- et elles se referment vous ayant happés irrémédiablement, et assimilé.
Et vous êtes encore là à les regarder comme si rien ne s'était passé.
Je vous en parle -des murs- et je vous mets en garde, parce que j'en sais beaucoup sur leur comportement, moi qui suis ennemi déclaré des murs, et qui leur tiens des discours offensants, leur faisant entendre qu'ils ne sont pas de la race des portes et des fenêtres qui ont deux richesses: le dedans et le dehors.
Les murs m'ont innoculé l'obsession de dehors.
Guy Levis Mano (Le dedans et le dehors)
LES POEMES CONTAGIEUX
Un mal déplorable affecta la ville. Les poètes étaient nombreux. Leurs poèmes les cernaient, les investissaient, s’installaient et s’imprimaient sur leurs faces. Ils déambulaient avec. Tous les habitants de la ville pouvaient les lire. Intrigués ils les lisaient. C’est alors que s’étendit le mal. Car aussitôt le visage du lecteur muait, devenait comme feuille de parchemin bosselée que noircissaient les mots du poème. La ville fut contaminée. L’ordre perturbé. Le travail ralenti. On s’arrêtait pour lire sur le visage de l’autre quel poème avait surgi. Sans compter son apparence dénaturée. On sévit. On emprisonna les poètes. On déchira leurs poèmes. On les condamna à des travaux harassants qui desséchaient l’inspiration. Alors lentement l’ordre revint dans la ville. Les visages redevinrent des visages sans poèmes. Mais parfois avec quelque poésie.
Extrait de "C'était hier et c'est demain",
éd. Seghers, 2004